27/09/2011

Un jour, madame Marie a perdu la mémoire...

Ses yeux bleus pétillent… Cependant, la maladie a fait son chemin, ella a tissé ces milliers de fils invisibles de l’Absence. Durablement et inexorablement. Cette dame, je l’appellerai Madame Marie. Elle me regarde et elle semble me reconnaître. Illusion. Son iris se perd dans le mien. Où est-elle ? Dans l’incertain. Où va t-elle ? Vers le certain.


 

 Autrefois, madame Marie épiait mes faits et gestes de gamine… Aucune de mes bêtises d’enfant dans le jardin de ma grand-mère - mon Eden - ne passait inaperçue. Je crois qu’elle savait tout de moi: autant mes rêves que mes questionnements. Beaucoup lui prêtaient un caractère difficile. C’est vrai que quelquefois, j’en avais un peu peur, tant ses colères pouvaient être dévastatrices. Femme de tête certes, mais de cœur aussi. N’en déplaise à certains... J’en veux pour preuve ces moments passés avec elle dans sa maison confortable et coquette. Elle partageait son petit nid avec ses chats, ses légumes et ses fleurs qu’elle affectionnait tendrement. Je ne sais pas quelle profession elle a exercé mais je sais qu’elle y était connue, comme dans son quartier, pour être sérieuse et dynamique, presque un peu rigide.

 

Il y a moins de trois ans, je suis retournée voir la maison de ma grand-mère. Au loin, au gré de mes pas dans ce chemin si aimé, j’y ai reconnu madame Marie. J’avançais, heureuse de pouvoir la saluer, elle, encore un témoin de ce temps qui n’est plus. Mais madame Marie, cheveux blancs hagards, me harangue et me somme de partir. Prestement, presque vulgairement. A l’amie qui m’accompagne, je lui fais part de ma surprise et de ma détresse. Le temps a décidé de faire main basse sur la mémoire de madame Marie, il l’use et la grignote jour après jour davantage.

 

Aujourd’hui, je la retrouve dans cette résidence pour personnes d’un âge certain. Par hasard. On me conduit vers elle en se réjouissant de mettre une vie, un passé sur ce visage, ces mains, ce corps, cette âme. La «petite Sandra» tente d’éveiller quelque lueur la première fois qu’elle la rencontre. Mais c’est la seconde fois qui prend tout son sens. Elle me voit arriver de loin, me suit de ses prunelles attentives et lorsque je lui donne mon prénom, elle fait signe que « oui »… Elle sait. Elle m’attrape et veut me persuader que ce qu’elle vit, avec sa maladie, est un enfer. Elle me dit «subir» et ses yeux trahissent cette colère de n’être plus que le témoin de sa vie. Et non l’actrice comme elle l’a été autrefois. Soudain, elle me lance: «Mais tiens bon!» comme si elle sentait et ressentait mon bouleversement intérieur, ce chagrin d’avoir perdu un être cher de ce même mal…

 

Madame Marie fait partie de ces personnes atteintes par une des nombreuses formes de l’Alzheimer. Drôle de nom pour signifier ces pertes de mémoire, ces liens dans le cerveau qui ne se font plus…. Je promets à madame Marie que je vais revenir la voir. Elle me regarde droit dans les yeux - le bleu devenant soudain noir comme pour me rappeler son caractère autrefois légendaire - et me dit : «Tu vas tenir ta parole?» Avec bonheur de la savoir avec moi, je lui réponds: «Mais bien sûr!» J’ai soudain l’impression de retrouver en elle un peu de mon enfance… C’est bon et, en même temps, si triste. Néanmoins, merci madame Marie, pour cet instant, même si fugace soit-il!

 

 

Commentaires

Très beau billet. j'en voudrais des commme ça souvent! A bientôt

Écrit par : JF Mabut | 29/09/2011

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